Auto-portrait
J’aime le ruissellement de la pluie sur les toits de tôle de Guadeloupe, douce maraca qui a bercé mon enfance. J’aime repêcher avec mes doigts le citron gorgé de sucre au fond du verre de rhum et le sucer avec toute la langueur que l’alcool de cane procure déjà. J’aime le léger sourire de l’enfant qui s’apprête à offrir un câlin. J’aime la sonorité comique et empressée du mot “sapristi”. J’aime lire en famille, les pages qui se tournent, un rire étouffé, les corps qui s’affaissent pour se rendre de plus en plus confortables. J’aime danser pieds nus. J’aime la musique tzigane, elle semble pleurer et rire à la fois et me fait me sentir chez moi dans des pays inconnus. J’aime pleurer de rire, sentir cet abandon total, cet instantané de spontanéité. J’aime le rituel du massage de mon fils le soir dans son lit, la douceur de sa peau, le relâchement parfait de son visage, son plaisir palpable de petit chat. J’aime entendre Francois jouer de la guitare seul au salon. Je n’aime pas que l’absence de ma soeur devienne une douleur qui s’étiole avec les années. Je n’aime pas mon incapacité à finir les choses simples, une lettre jamais postée, un cadeau jamais offert... Je n’aime pas le dimanche soir, ce pont que je voudrais ne jamais traverser, entre le doux et insouciant week-end et le lundi matin froid et ardu. Je n’aime pas oublier pour la troisième fois mon café dans le micro-onde. Je n’aime pas le silence qui suit le mot de trop dans une dispute. Je n’aime pas l’injustice. Je n’aime pas avoir chaud lorsque j’ai faim parce que ces deux légères contrariétés se décuplent chez moi à l’extreme et révèlent une agressivité peu honorable. Je n’aime pas voir les plantes que je viens d’acheter dépérir et pourtant je m’entête. Je n’aime pas m’interroger sur les choses que je n’aime pas et me retrouver face à mes propres travers. Je ne m’aime pas toujours.