Petite Victoire
Dans la famille, on est économe. On use des mots comme du reste, avec parcimonie. Pour les prénoms c’est pareil. On en a un. C’est bien assez. Pas de diminutif, pas de surnom, pas de mon bichon, de mon lapin. Les lapins, c’est dans les clapiers ou sur l’étal du marché.
À la maison, il y a les garçons : Louis, Georges et Jules.
On leur offre un regard, vite fait, au-dessus du bol de soupe. On glisse le bout des doigts sur leur front brûlant. La caresse surprend, on n’a pas l’habitude. On prend mieux soin des choses que des gens. On reprise encore les chaussettes. Le soleil se lève, nous aussi. Il se couche, nous aussi. On fait les blés. On est blond comme eux, de frère en frère. On devient paille sèche, alors, on pousse en herbe folle, là où on peut. On se confie au vent, on trouve la tendresse dans l’eau fraîche du ruisseau. On n’est pas malheureux. On n’est pas bien heureux non plus.
Et puis, il y a moi : Victoire.
On m’appelle la puce, la petite, la pitchoune, tous les surnoms restés neufs au fond des cœurs. On ne dit jamais Victoire. Par superstition, parce que, chez nous, les filles ça meurt nourrisson. D’ailleurs, le prénom des mortes on les refile à la petiote qui reste. Je m’appelle Victoire Isabelle Garance. Leurs fantômes légers pèsent lourd sur mes épaules. On est bien trois garçons et trois filles finalement à la maison. Je détonne dans les champs avec mes cheveux rouges, je cours pour dix, chante pour vingt, je leur souffle la vie et leur claque des bises chaudes.
Sourire après sourire, je recouds leurs âmes élimées. Une famille aussi ça se reprise.