Ma fille s’appelle Amélie

Ma fille s’appelle Amélie, monsieur. Une phrase anodine prononcée du tac au tac par mon père. Sauf que je m’appelle Sophie.

Dans la famille tout le monde m’appelle la puce depuis que je suis née, rapport à mes dix ans d’écart avec mon frère et le reste des cousins. A mes six ans ils ont basculé sur Amélie, mon deuxième prénom. Je garde Sophie comme nom d’emprunt, quand je discute en ligne, quand je sors en boite, quand un mec me demande mon numéro. Sophie c’est mon nom de guerrière. Pour vous ce n’est qu’un prénom, assez classique qui plus est. Pour moi c’est l’équivalent de Pocahontas. Sophie elle sent les pins, le sable et l’aventure. Pas pour ma mère. Sophie lui rappelle l’engueulade qui a suivie avec papa, apothéose de leurs prises de bec sur mon éducation. Tu lui passes tout. Tu vas en faire une anarchiste. Ça te fait rire en plus.

La bascule du prénom a lieu un soir début juillet, premier week-end des vacances 1998. Les bleus sont à un match de la victoire, moi je prépare mon propre fait d’arme. On vient d’arriver à la maison qu’on loue sur la plage. Il y a la bande de chaque été. Papa se met au barbecue, les verres se remplissent, les rires montent et la vigilance des adultes disparait. Les ados attrapent en catimini quelques bouteilles et filent vers la pinède au fond du jardin. Moi, cinq ans trois quart, l’éternelle puce, je suis là au milieu. Les uns m’ont oubliée, les autres ne m’ont jamais vue. Et ça me va bien. Je déplie le modèle que la maitresse m’a donné. Je vais faire la surprise à papa. Je choisis la plus jolie des voitures. La rouge garée un peu plus loin. Je m’installe et recopie sagement chaque courbe. Je souris. Le résultat est comme je voulais. Papa aura la surprise quand la fête sera finie. Je m’endors sur le canapé du sommeil du juste.

Ma puce, réveille toi. Monsieur Cochin est là. Est-ce que tu as fait quelque chose à sa voiture ?

Ma main serre le caillou choisi avec soin. Je ne comprend pas le regard de papa. Au lieu des yeux fiers que j’attendais les siens sont remplis de doute. Aucun applaudissement ne va sortir de ses mains c’est sûr. Les mains de maman, elles, bougent dans tous les sens, à son front, à sa bouche, en l’air. Elle n’est jamais contente. Je me suis appliquée pourtant. Je ne comprend pas mais je sais que je dois dire non. Surtout non. Toujours non. Non. Rien. Je dormais. Laissez-moi dormir. J’ai rien fait du tout. Je dormais je te dis.

Devant la voiture, un monsieur, tout rouge lui aussi, serre les poings. Au milieu de la portière avant, un S majuscule, c’est le plus difficile les s, auquel s’attache un o, puis un p, suivi du h, du i et de son point, et enfin, le e, qui flotte un peu en s’échappant de la ligne. Mon père inspire, attrape ma main et interrompt avec flegme les cris du voisin.

Ma fille s’appelle Amélie, monsieur.

Micro fiction écrite dans le cadre de l’atelier « L’art de bien mentir » de Denis Michelis chez Les Mots.

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