Sans oublier le brin de marjolaine
Il ne faut pas vendre la peau de l’ours. Dan m’avait prévenu pourtant. Attends un peu, qu’il disait. Attends que le froid s’installe, que le vent se glace, ils auront absolument besoin de cette peau, alors, t’en auras un meilleur prix. Et puis, il est bien vivant cet ours. Attends donc de l’avoir tué. C’est vrai que la bête est puissante. Presque trop beau pour être tué. Presque. Il doit faire dans le mètre quarante au garrot et bien plus de six cents kilos. C’est simple, je l’ai vu faire fléchir le jeune pin Douglas qui dépasse de la crête. Il s’est rapproché du hameau il y a quelques semaines, attiré par la rivière et ses saumons. Il ne restera pas longtemps, quand les saumons auront fini de remonter, il partira. Ou plutôt, non, il ne partira plus.
J’ai dit, c’est comme si c’était fait, j’en fais mon affaire. Je ramène la peau dans un mois, le temps de la tanner comme il faut. Avec le marchand, j’aurai pu encore me dédire, il vient à chaque lune pour un tas d’affaires, pas si grave si mon ours n’était pas au rendez-vous. J’aurai pu prétexter la coupe du bois qui m’avait pris plus longtemps, le faire patienter en troquant deux ou trois lances gravées. Mais Miriam était là qui avait tout entendu. Je le sais à sa nuque quand elle écoute. Elle se dresse un peu, l’air de rien, et ses mains ralentissent leur travail. Je ne pouvais pas reculer, quoi que Dan en dise. Miriam, elle est au moins aussi haute que moi et à peine moins large. Au javelot personne ne lui dispute sa place. Personne ne lui dispute rien d’ailleurs. On attend qu’elle choisisse. Moi j’attends qu’elle me choisisse. Elle ne parle pas beaucoup Miriam. C’est pas comme Dan qui donne toujours son avis. Fais pas ci. Fais pas ça. Vends pas la peau. Tue l’ours d’abord.
Oh, mais je vais le tuer cet ours oui. Bien proprement pour ne pas l’abimer. Ensuite, je bichonnerais sa peau, Miriam verrait comme je suis habile. Non seulement courageux et fort, mais précis et patient aussi. Faudra bosser dur et vite pour écharner la peau avant qu’elle ne pourrisse. Il me faudra d’autres cervelles d’animaux pour la tanner, la sienne ne suffira pas. Faut aussi que je construise le séchoir. Il fera bien deux fois ma taille, je vais si bien lui étirer la peau qu’on croirait qu’ils étaient deux dedans. Je l’installerai près de la rivière, il y a là l’endroit parfait, au soleil toute la journée. Ce qui est sur c’est que je vendrai la viande par bout. J’aurais beau descendre au village chaque jour, y’en aura toujours plus et ils diront mais quelle taille il faisait donc cet ours. Chacun imaginera la bête. Ils la découvriront seulement quand j’aurai bien tout sécher, que sa peau sera douce comme les dessous de pied des nourrissons, et qu’elle aura plus d’odeur. Parce qu’elle a un bon nez Miriam, si jamais elle devait essayer la peau elle verrait comme j’en ai pris soin.
Les journées raccourcissent déjà, faut pas que j’attende de trop. Au petit matin j’ai été cueillir la marjolaine, je l’ajouterai au feu, elle purifiera la peau. On raconte aussi qu’elle fortifie les corps et aide à l’amour, j’en ai pris une pleine brassée. Quand je me suis levé on aurait dit que la forêt sortait du bain, elle émergeait à peine de la fumée, celle de la terre qui réchauffe l’air. J’ai pensé à Miriam, aux pierres chaudes que je lui préparerai pour qu’on se baigne ensemble quand elle m’aura choisi. Elle sera là, Miriam, quand je redescendrai dans quelques semaines, portant à deux bras l’épaisse peau. Même vidée de son bonhomme d’ours elle pèsera trop lourd pour un homme. Je garderai les griffes pour en faire deux colliers, un pour elle et un pour moi. Et peut-être une toute petite griffe pour notre petit qu’on aura un jour quand elle m’aura choisi. Je mettrai mon collier autour du cou en descendant et j’envelopperai le sien et celui du petit dans des feuilles fraiches sans oublier d’y ajouter un brin de marjolaine.
Je suis prêt, j’ai les armes, les outils, le fil, le séchoir, les cordons de cuir pour nos trois colliers.
J’attends au fond du ravin. Un coup de patte et il m’a mis la jambe en lambeau. Des jours à me préparer et lui en trois secondes il me met à terre. Pousse toi donc qu’il m’a dit. C’est bien vivant qu’il est reparti bouffer ses saumons dans la rivière. Moi je ne sais pas trop si je suis vivant. En tout cas je ne suis pas près d’attraper du saumon, ni l’ours, ni Miriam. Si je m’en sors et que je finis par avoir un petit je lui apprendrai que, non, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.