Pirouette, Cacahouète
C’était une de mes soirées sans alcool.
Pas de mon plein gré. Je devais passer la soirée avec Hector et Mariette. Contrairement à ce que leurs prénoms donnent à croire, ils n’atteignaient pas les dix ans à eux deux. Hector et Mariette, deux petits vieux de six et quatre ans donc, que j’avais proposé de garder, va savoir pourquoi. Ah si, parce que la babysitter de mon frère l’avait planté, et que sa petite femme avait du lui dire Vas-y, fais lui confiance pour une fois.
Mon petit frère avait donc une petite femme.
Ils vivaient dans une petite maison, pas loin de leurs petits boulots, ils prenaient de petites vacances, pendant lesquelles ils allaient à la piscine avec leur petit garçon et leur petite fille, à qui ils avaient donné des prénoms de vieux pour aller avec leur vie de vieux.
C’était moi, la grande soeur, qui crevait d’envie de l’appeler papi. Faut dire que moi ça faisait plus de dix ans que j’avais vingt-deux ans et que, l’expérience aidant, j’excellais à être jeune.
Soirée sans alcool mais avec enfants donc. La double peine.
On est censé ressentir quoi pour les gamins d’un frère pour qui on n’éprouve pas grand chose ?
Une soeur, je ne dis pas. Cela m’aurait probablement émue de savoir que, celui-ci, et puis, celle-là, étaient sortis de son ventre. Mais là, qu’ils aient germé de la semence de mon frère… Bof.
Le pire dans une soirée sans alcool et avec enfants, c’est quand il s’agit d'un lendemain de nuit blanche. On parle de l’empathie naturelle des enfants, mais, à quatre et six ans on se délecte de la fatigue d’autrui. Mal de tête et ils hurlent. Haut le coeur et ils tournent de plus belle autour de moi, m’apportant tous leurs dessins de la semaine.
Une avalanche de bonshommes têtard. Heureusement mes neveux sont plus beaux que leur auto-portraits. J’ai lu quelque part que les enfants c’est comme les chiots. C’est parce que leur tête est trop grande par rapport au reste de leur corps qu’on les trouve mignons. Une tête et des yeux démesurés. En fait, quand on y réfléchit, ils sont difformes. Bébés, ils me donnaient des hauts le coeur. L’odeur, les cris, et cette vulnérabilité affichée sans aucune pudeur.
Maintenant, c’est différent, ils sont quasi autonomes. Il suffit de les mettre en charge en leur renvoyant leurs propres questions. Et toi, tu ferais comment ? C’est comme cela qu’opérait ma mère. Elle aussi devait trouver les soirées avec enfants très longues. Sauf qu’elle, elle les agrémentait souvent d’une rasade de rhum. La fameuse bouteille toujours sortie pour faire des crêpes. On cassait soigneusement les oeufs avec mon frère, puis, le rhum faisait son effet et maman laissait tomber la crêpière et nous avec. Désinfectant de l’âme. Maman n’avait pas de microbes, elle avait l’âme transparente.
Je déteste les crêpes. C’est mou et poisseux.
On va plutôt inventer une pizza. De la farine, de l’eau tiède et du ketchup directement dans la pate. Ils sont partants pour tout, c’est chou. Mariette, pose ce couteau ! Mariette, son regard planté dans le mien, des yeux bleus trop clairs pour qu’on y lise quoique ce soit, me dévisage. Il me semble qu’elle tient de moi. C’est possible ça ? Pas physiquement, mais, je ne sais pas, il y a quelque chose. Sa façon de regarder beaucoup et de parler peu. Elle a un truc que j’adore aussi : c’est un vrai ninja. Impossible de savoir qu’elle est dans la pièce et, bam, elle est devant vous.
Hector, lui, on ne peut pas l’oublier, c’est une radio ambulante. On n’a pas le droit de courir dans l’escalier. Attention, je vais le dire à papa. Et tu savais qu’il faut pas se baigner après avoir mangé ? S’il te plait est-ce que je peux avoir de l’eau ? Merci beaucoup tatie. Je le barbouille de ketchup. J’aimerais lui essuyer toutes ces bonnes manières une fois pour toute.
Faut d’abord que je retourne aux toilettes. J’ai vraiment envie de vomir.
Avec un verre de coca ça devrait passer Nous, on n’a pas le droit d’en boire, papa il dit que ça fait trop d’excitation. Evidemment ils n’ont que du sans sucre. Ce concept m’échappe : prendre un truc sympa et le flinguer. Comme la bière sans alcool, les fleurs dans les vases ou les scooters à trois roues.
Avec Mariette on décide de jouer à la coiffeuse. Elle déplie une serviette sur mes épaules, me fait assoir par terre et s’installe sur le canapé. Elle me tend sa dinette. Vous voulez un café ? Même pour de faux c’est agréable qu’on s’occupe de moi. Elle s’applique, la langue sortie entre ses lèvres. Je ferme les yeux. Ses petites mains dans mes cheveux. Si la nausée voulait bien partir. Voilà ! J’ai fini. Super fière d’elle. Des mèches de cheveux noirs sur la moquette beige. Putain, fallait faire semblant Mariette ! Sa mine déconfite. Non, non, c’est joli, ça me plait beaucoup. Voilà donc comment on commence à mentir aux enfants. La gamine me saccage mon carré plongeant et je continue de jouer à la marchande en minaudant combien je vous dois madame ?
Je retourne aux toilettes.
Combien de temps je peux y rester sans que cela soit suspect ? Je refais un test. Jamais deux sans trois.
Tu viens ? T’es où ? On n’a pas le droit de fermer la porte à clé.
Voilà que. j’ai envie de cacahouètes maintenant.
Les cacahouètes on a pas le droit non plus. On peut s’étouffer avec.
J’en trouve un paquet, sans sel bien sur. Je reprends un coca, y verse un sachet de sucre vanillé. Je vide le paquet de cacahouètes, le rehausse de sel. Hector me regarde la bouche ouverte. Il ressemble de plus en plus à son père.
Je dis d’accord pour un cache-cache, mais c’est moi qui me cache cette fois. Hop, sous la couverture du canapé. Je vérifie les deux lignes bleues encore une fois, le test entre les mains.
C’est quoi ça ? Mariette à donc réussi à se glisser sans que je ne la vois.
Ça, ma puce, c’est ton cousin qui arrive.
Chouette, quand est-ce qu’il vient ?
Ben, je ne sais pas trop.
Tu sais pas quoi ?
Je sais pas si je suis prête.
Silence. J’espère qu’elle va lâcher l’affaire. J’oublie qu’elle a quatre ans et qu’elle me ressemble.
Il a quel age ?
Il est tout petit.
Comme ça ? - Ses bras ouverts en grand
Non, plutôt comme ça.
Comme une cacahouète ?
Voilà.
La porte qui s’ouvre. Mon frère qui entre.
Mariette, sa petite main accrochée à la mienne, jubile : Papa, on va avoir un cousin cacahouète ! Dans le regard de mon frère je croise un truc que je n’avais pas vu depuis longtemps, un mélange de douceur et d’amour je crois. J’attrape mon sac, ma veste et mes baskets. Allez, salut, je dois filer ! et je me retrouve sur le palier.
Dix minutes plus tard j’y suis encore, je me marre toute seule en faisant mes lacets.
Je réalise que j’ai très envie d’une cacahouète.