Chez Marguerite
À quoi bon rester éveillée, personne ne vient me voir.
Il y a bien eu ces jeunes gens. Entrés un soir à quelques uns, fracturant un carreau, pour finir à trente à souiller chacune de mes pièces. Des bouteilles sur le plancher, des matelas à même le sol, mes tapisseries fleuries balafrées à l’aérosol. Une vieille dame comme moi, déshonorée. Ils ont été délogés de force et on m’a redonnée un semblant de dignité.
Mais je suis en sursis. Des années que je suis vide, des mois sans visite. C’est trop calme. Je regretterai presque les vauriens. Le panneau à vendre adossé au portillon s’affaisse et semble perdre espoir lui aussi. Il n’y a guère que le jardin pour se réjouir. Le lierre a pris ses aises et a carrément condamné mes volets de l’extérieur. Quel culot. La glycine à toujours eu ma préférence. Ses fleurs amènent une touche de vie à mes murs défraîchis. Son parfum fait chemin à travers mes fenêtres closes et avec lui les souvenirs. Je n’ai bien que cela, des souvenirs.
L’image de Marguerite reste la plus vivace. Elle était jeune mariée et osait à peine lui tenir la main en public. Il était plus âgé. Pas bien vieux non plus. Quand ils m’ont visitée, elle ne regardait que moi et lui ne regardait qu’elle. A chaque pièce, elle s’extasiait. Timorée sur le perron, resplendissante en découvrant les chambres d’enfants. Elle aimait tout chez moi. Même mes marches en trop, ces demis-étages que tous les visiteurs précédents avaient moqués. Moi aussi, j’ai tout aimé chez elle. Son sourire aussi léger que touchant. Son regard clair. Ses mains qui prenaient soin des choses et des êtres. Ils s’étaient installés, avaient organisé des réceptions, rempli cette grande maison en attendant les enfants. Les enfants qui tardaient. Les grossesses, les médecins en urgence, les pleurs. Il y eu moins de fêtes. Ils vieillissaient, seuls, assis côte à côte, à l’ombre du chêne. Elle faisait venir les mômes du voisinage, leur enseignait le piano. Retrouvait le sourire à chaque classe donnée, puis, pleurait en préparant le souper. Elle est partie avant lui. Un matin glacé elle a emporté la chaleur de la terre. Le village entier est venu pour la veillée. Avec elle j’étais devenue chez Marguerite, je le suis restée, même quand Louis a fini seul. Il lui parlait tous les jours, à leur table au fond du jardin, sur laquelle il installait deux tasses.
Un matin il est arrivé avec un jeune homme et une femme au ventre prêt à se fendre. Louis ne cessait de regarder ce ventre. Il souriait et chuchotait, tu vois ma Marguerite, notre maison sera heureuse avec eux. Ana aussi a aimé mes escaliers biscornus, les a trouvé charmants. Elle m’a plut tout de suite. Son pas qui dansait et donnait la cadence, son rire qui résonnait. Les enfants ont poussés tous les dix-huit mois cette fois. Ma cuisine ne désemplissait pas, tartines au chocolat et bouches affamées. L’été, ils vivaient dehors, autour du chêne, je ne les voyais passer qu’en trombe remplir des gourdes pour leurs batailles d’eau. Je me régalais des rires sonores des adultes à table, et de ceux perlés des enfants qui jouaient à cache-cache. C’est un de ces après-midis que Lucas est tombé. Le réveil de la sieste, les chaussettes dans mon escalier biscornu que l’on trouvait si charmant, la chute, un cri puis le silence, et Lucas figé à jamais dans l’enfance. Les autres grandissent, pas lui. Ses petits frères et soeurs le dépassent, l’embrassent avant de partir à l’école. Il garde sa passion pour le chocolat. Ana et moi gardons toujours un gâteau au four pour lui.
Je me mélange les années et les familles ensuite. Je n’ai que des bribes de sensations. Des pieds légers d’enfants sur mon parquet les matins de Noël. Des embrassades en cachette dans la chambre du fond, la porte fermée à clé, un amoureux caché sous le lit. Les fiançailles de Marie, sa robe couleur soleil qui fait jaser, la traditionnelle photo de famille au pied du grand chêne. La malle à déguisements du grenier redécouverte par une petite curieuse, le théâtre de marionnettes ressorti à chaque cousinade. Au piano de Marguerite ont succédé le tourne disque, la radio, puis la musique dans chaque chambre, jusqu’à atteindre une cacophonie fabuleuse qui s’éteignît à l’apparition des écouteurs. Comme la musique me manque.
Le clochette du portillon qui s’ouvre me tire de mes rêveries. “C’est une vieille dame, mais vous verrez, elle a du caractère”. Ah ça oui, je suis une vieille dame généreuse. Le temps qu’ils remontent l’allée, je tente de me faire belle, laisse entrer la lumière du mieux que je peux et demande à la glycine de me parfumer. La visite va vite, les voilà déjà au grenier. “Que c’est merveilleux toutes ces archives de famille ! On peut les garder ?“ Ils ont trouvé mon trésor. Le vieux chêne me salue de ses hautes branches, nous sommes repartis pour un tour de piste lui et moi.